Jeffers* est un sportif de haut niveau. Alors qu’il s’apprête à vivre l’un des moments les plus importants de sa carrière, il traverse aussi l’une des périodes les plus instables de sa vie : une séparation en suspens, la pression des Jeux paralympiques, la peur de faire exploser sa famille. Et puis il y a eu ce regard, au milieu d’une foule de plusieurs milliers de personnes, lors du relais de la flamme à Versailles.
Ce qu’il pensait n’être qu’un instant fugace s’est transformé en une histoire aussi intense que fragile. Entre passion immédiate, culpabilité permanente et besoin de reconstruire sa vie, il raconte comment cette rencontre a changé sa manière d’aimer — et pourquoi il considère encore aujourd’hui avoir vécu un véritable coup de foudre.
"Cette rencontre s’est faite dans une période où j’avais pris la décision de quitter mon ancienne relation. On a une fille, on vivait ensemble, on était propriétaires… Mais la vie a fait qu’on ne s’entendait plus. Sauf que psychologiquement, je ne me sentais pas encore prêt à partir. Dans ma tête, j’étais déjà parti. J’attendais juste que les Jeux de Paris passent pour m’en aller. J’avais déjà gâché mes Jeux de Tokyo à cause de problèmes similaires, je ne voulais pas refaire les mêmes erreurs. Dans mon sport, j’ai la responsabilité d’un autre, je ne suis pas seul (Jeffers est guide d'un athlète paralympique, ndlr). J’avais toutes ces culpabilités qui faisaient que j’étais obligé d’étouffer mon envie de partir.
Ma fille et sa mère partent en Guadeloupe. De mon côté, j’étais en fin de préparation. Je reçois un message me disant qu’on a été choisis pour aller allumer la flamme olympique à Versailles. Le jour J, durant la parade, entouré d’au moins 2000 personnes, je tombe dans le regard d’une fille qui n’avait pas le même regard que les autres. C’est comme si elle était restée bloquée sur moi. Je l’ai vu immédiatement. Mais ça m’a tellement perturbé que je me suis retourné plusieurs fois. Elle n’avait pas bougé, ni du regard, ni du corps. Elle était restée figée. Les gens autour me regardaient, applaudissaient, me souriaient. Mais elle, c’était différent. Pas de sourire, pas d’applaudissements, juste elle, immobile, les yeux rivés sur moi.
C’était une fille assez repérable, très belle, grande, avec de beaux cheveux bouclés. On ne pouvait pas la rater. Je continue mon chemin et, au bout, je vois qu’elle me fait un petit sourire. La soirée se finit et j’en parle à un ami. Je lui dis : “C’est bizarre, il y a une fille qui m’a regardé, ce n’était pas comme les autres.” Mais je me suis rapidement repris, en me disant que je me faisais certainement des idées. J’ai décidé d’oublier ça.
Deux jours plus tard, alors que je suis à l’entraînement, je reçois un message privé sur Instagram. Sur sa photo, je reconnais le regard, le visage. C’était elle. J’en étais sûr à 100 %. Elle s'appelle Fatouma*. J’ouvre le message et elle me dit m’avoir vu à Versailles porter la flamme olympique. Elle me félicite et me souhaite bonne chance pour les Jeux. La conversation démarre comme ça, puis s’essouffle rapidement. Je voyais qu’elle suivait ce que je faisais, en likant mes posts sur le sport. Puis, un jour, la conversation redémarre.
On est fin juillet. On parlait beaucoup, tout le temps. Je me suis rendu compte que c’était une grande fan de sport, et particulièrement de foot. On suivait les Jeux Olympiques, qui avaient déjà commencé, et on s’amusait à faire des petits paris entre nous pour savoir qui allait perdre, qui allait gagner. On jouait aussi sur une application qui s’appelle Plateau avec des petits jeux de société. Elle m’a fait un bien fou. Elle m’a permis de moins focaliser sur les problèmes que j’avais, de moins y penser. J’étais dans une petite bulle. Et tant que j’étais à l’intérieur de cette bulle, tout allait bien.
J’étais en stage fermé à l’INSEP (L'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance, ndlr) et on ne pouvait pas sortir. Mais j’avais très envie de la voir. Alors j’ai fait le mur. Je lui ai donné rendez-vous à la gare Montparnasse. Quand elle est sortie, je l’ai vue tout de suite. On a marché pendant au moins deux heures dans les rues de Paris. Puis on s’est installés à la table d’un restaurant et on y est restés quatre heures. On a discuté, je lui ai parlé de ma vie, de ma situation, de mes problèmes. C’était génial. Et j’ai vite remarqué que quand on ne se parlait pas, j’avais envie de retourner dans cette fameuse bulle. J’en avais besoin. On prenait énormément de plaisir à passer du temps ensemble. Et plus je passais du temps avec elle, plus je la regardais différemment.
Ensuite, les Jeux paralympiques ont commencé et j’avais besoin d’être concentré. Mais dès qu’ils se sont terminés, je n’avais plus de restriction et j’avais envie de passer tout mon temps libre avec elle. On a fait plein de choses, on est partis danser, vagabonder… Juste tous les deux. J’aimais vraiment ce qui était en train de se passer. Et si j’appréciais autant, ça confirmait mon envie de ne plus être de l’autre côté. En peu de temps, elle a pris beaucoup de place, tout en respectant le chaos qu’il y avait dans ma vie.
Elle me soutenait énormément aussi. J’ai vécu mes Jeux à 200 à l’heure et elle n’était jamais loin, toujours à proximité. C’était rassurant pour moi. Elle a changé quelque chose chez moi. Tout le monde me trouvait plus apaisé. Même mon coach.
Mais j’ai été obligé de rentrer chez moi ensuite et de retrouver mon ancienne compagne et ma fille. J’étais très heureux de retrouver ma petite, elle m’avait énormément manqué, mais ça m’obligeait aussi à replonger dans un contexte très compliqué.
J’avais annoncé à mon ex-compagne ma décision de partir. Ça a été très compliqué, on s’est beaucoup déchirés. Elle avait accès à un autre support multimédia connecté à mon téléphone, ce qui lui permettait de suivre toutes mes conversations. Ça devenait invivable. Cette maison n’était plus du tout un endroit sûr. Il fallait que je parte.
Le fait de découvrir cette relation l’a profondément blessée. Elle lisait mes messages et voyait les sentiments naître entre moi et Fatouma. Elle avait fouillé dans mes affaires et trouvé une photo de nous deux prise durant une journée au Parc Astérix. C’était trop pour elle. De mon côté, j’ai commencé à culpabiliser. Je n’avais pas voulu faire entrer une fille aussi gentille et saine dans une situation aussi compliquée. Toutes ces histoires m’ont fait m’éloigner d’elle. Je n’avais pas envie que cette situation lui fasse du mal. Je voulais la protéger. Et elle a compris. Elle est très intelligente, très empathique. Elle ne m’a jamais rien reproché. Fidèle à elle-même : une bulle de douceur.
Mais à la maison, le cauchemar continuait. Ça hurlait, ça criait, le conflit était permanent. J’ai alors décidé d’accélérer la vente de l’appartement. Deux mois après, il était vendu. Une nouvelle page s’ouvrait, même si les tensions continuaient. Je sentais que tout devenait conflictuel, même autour de ma fille.
Malgré ça, je sentais Fatouma très attachée et prête à attendre que j’aille mieux et que je me remette de tout ça. On faisait notre petit bout de chemin tranquillement. On ne se voyait pas tout le temps, mais ça m’allait. Les moments avec elle étaient géniaux, et le reste du temps me permettait d’être seul et de travailler sur moi.
Puis la culpabilité est revenue. Je culpabilisais d’avoir laissé ma famille. Ma fille me le faisait ressentir et me répétait régulièrement qu’elle voulait passer des moments à trois, avec ‘papa et maman’. J’en ai parlé à Fatouma, en lui disant que j’étais perdu. Elle m’a conseillé de ne pas céder, qu’il ne fallait pas que je retourne dans quelque chose qui me rendait malheureux. Elle m’a beaucoup aidé.
Et quand je la regardais, je me disais que j’étais fou d’elle. Il n’y avait plus personne autour. Juste elle, malgré cette culpabilité qui persistait. Je n’avais pas fait mon deuil. Alors j’ai commencé à m’éloigner. Encore une fois, elle a été très compréhensive et me disait qu’elle attendrait que j’aille mieux. Elle était toujours dans l’empathie. J’ai eu énormément de chance.
Mais j’avais vraiment besoin d’espace pour prendre les bonnes décisions et j’ai décidé d’arrêter de la fréquenter. Alors j’ai repassé du temps avec ma famille. Pourtant, toutes mes pensées allaient vers elle. J’ai laissé passer trois mois. Au quatrième mois, j’étais sûr à 100%. Il fallait que je prenne confiance en moi et que je comprenne que la décision que j’avais prise était déjà la bonne. Je pouvais alors revenir vers elle, serein et sûr de moi.
Mais elle avait mis beaucoup de distance. Et je lui ai laissé l’espace dont elle avait besoin. Je faisais de petites apparitions, tout en douceur, une fois tous les quinze jours. Je lui ai proposé de m’accompagner sur une compétition d’athlétisme. Finalement, ça ne s’est pas fait.
Elle était passée à autre chose. Elle m’avait attendu. Elle m’a dit qu’elle m’avait attendu trois mois. Trois mois à espérer un message, trois mois à souffrir. Elle avait alors décidé de reprendre le contrôle. Pourtant, je n’ai rien lâché. J’ai proposé plusieurs choses, plusieurs fois. Je me suis dit qu’elle finirait peut-être par se rouvrir. Elle a essayé, mais n’y est pas parvenue. Elle se protégeait avant tout.
Aujourd’hui, la seule personne qui pourrait me faire retourner dans une relation, c’est elle. Nos derniers échanges datent du mois dernier. Elle me manque beaucoup, mais je vais bien, et c’est déjà une belle victoire. Je ne culpabilise plus.
Je m’en veux de ne pas avoir mieux géré les choses pour la garder près de moi. Elle n’avait rien demandé. Au contraire, elle m’apportait beaucoup de positif. Elle me rendait énormément de services, était très attentionnée et m’aidait beaucoup. J’ai tout essayé pour qu’elle me donne une deuxième chance. Je m’en veux de lui avoir fait du mal. J’aimerais être là pour elle. C’est tout ça qui me permet de dire que j’ai eu un véritable coup de foudre pour cette fille-là."
*Les prénoms des témoignants ont été modifiés pour préserver leur anonymat.
