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T.

Quand T. m’a pris à partie, demandant à me parler en privé, sur cette terrasse de bistrot encombrée – soir de foot, fin d’année – je ne savais pas trop à quelle sauce j’allais être mangé. Seul représentant des enseignants, l’idée m’a traversée que j’allais peut-être devoir absorber quelques récriminations d’après diplôme, le grand déballage de rancœurs qui peuvent s’accumuler tout au long d’un parcours scolaire, quelques doléances épuisées, débordant du relâchement produit par des semaines de tension soudain achevées.

Il faut l’avouer, T. a un caractère bien trempé –et quand elle a un truc derrière la tête, le moment où ça sort, ça peut être assez virulent.

Non.
Droit au cœur. Lumineux, immense, irradiant, désarmant.

J’ai reçu, droit dans les yeux – les yeux de T., quand ils plongent dans les tiens, c’est pas rien – une déclaration-déflagration.

Voici quatorze ans que je suis enseignant. Ces derniers temps, beaucoup de questions sont survenues  vis à vis de cette activité : des doutes majeurs sur la pertinence de ma présence dans cette école ; des difficultés sérieuses à valider la légitimité de mes propositions ; des contradictions fortes entre le fonctionnement effectif de l’institution et ce que j’aimerais profondément qu’elle soit – dont ce qu’il est convenu de qualifier de « gestion des ressources humaines », ici inqualifiable ; l’exemple fondateur et magistral donné par un ancien, estimable et éphémère collègue, parti avant de devenir un vieux-con-de-prof – on en connaît (même des jeunes) ; la lutte à armes inégales contre l’avalanche toxique issue du « numérique » – David et sa p’tite cuillère contre l’océan Goliath ; le bien trop lent mouvement des consciences et des usages vis à vis d’hypothèses que je considère primordiales – la construction de communs, le libre comme seul chemin viable, l’objectif d’émancipation, le caractère fondamentalement et pleinement humaniste de cette activité, la nécessité absolue du soin et de l’attention, la douceur comme seule présence possible face à la brutalité du monde, la franchise attentive, l’ambition formidable – non pas pour soi mais pour les autres. Je pourrais poursuivre, ad libitum.

Quatorze ans que j’apprends et que j’enseigne – dans cet ordre. Que j’accompagne et que je suis accompagné. Quatorze ans que je suis remué par les générations successives de jeunes gens que j’ai la chance insigne de côtoyer pendant deux, trois ou cinq ans – plus, si affinités. J’hésite à les nommer (mais j’ai les noms). J’ai leur trace dans ma peau.

Ce soir, T. et ses yeux m’ont chaviré. M’ont offert un merveilleux cadeau.

On n’est pas là pour laisser une trace, mais pour servir d’appui, de tremplin, de support. Si j’en crois T. – et je la crois, j’ai été appui, tremplin, support. T. m’a aussi demandé de prendre soin de moi – oh my, de continuer à être celui que je suis et que j’ai été pour elle – avec peu de mots, peu de relations, peu de temps partagés, on est là très éloigné·es d’une relation maître–élève ; c’est d’autant plus précieux et inattendu, de garder vive la flamme qui pourrait un jour éclairer d’autres qu’elle.

Alleluiah.
Merci T., du fond du cœur.
Et merci à toutes celles et ceux qui t’ont précédé.
Inch’allah, à celleux qui suivront.

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