Conscience
J’ai appris récemment que le mot conscience vient de con scientia. Apprendre ensemble. Savoir avec. Cette découverte m’a fait sourire. Pendant longtemps, j’ai pensé la conscience comme un territoire privé. Une chambre intérieure. Un lieu silencieux où l’on se retire pour comprendre. Je l’imaginais comme un effort solitaire. Une ascension personnelle. Une lucidité que l’on gagne à force de lectures, de méditations, de décisions courageuses. Quelque chose que l’on affine seul, presque contre les autres.
Et puis ces mots. Apprendre ensemble. Comme une fissure dans une certitude bien installée.
Cela change tout. Ou plutôt, cela remet les choses à leur place.
Si la conscience est un savoir partagé, alors elle n’est jamais purement individuelle. Elle naît dans l’espace entre. Dans la rencontre. Dans la friction douce ou violente avec l’autre. Dans ce qui me résiste. Dans ce qui m’échappe. Dans ce qui me touche là où je ne m’y attendais pas. La conscience ne serait donc pas un sommet intérieur, mais un mouvement relationnel. Un phénomène émergent. Quelque chose qui apparaît quand deux mondes se frôlent.
Je me rends compte à quel point j’ai appris sur moi à travers les autres. Pas à travers ceux qui me ressemblaient. Pas à travers ceux qui me validaient. Mais à travers ceux qui m’ont dérangé. Ceux qui ont réveillé des réactions que je ne me connaissais pas. Une colère disproportionnée. Une tristesse sans objet apparent. Une attirance inexpliquée. Une fermeture soudaine. Leur ton. Leur manière. Leur maladresse. Leur violence parfois.
Avec le temps, j’ai compris autre chose. Ces rencontres ne faisaient que révéler des zones de moi encore obscures. Des zones non regardées. Des parties restées figées à une époque où elles avaient été utiles. L’autre devenait un miroir involontaire. Cru parfois. Un miroir qui ne montre pas ce que je crois être, mais ce qui s’active réellement en moi au contact du monde.
La conscience, dans ce sens, n’est pas confortable. Elle demande la présence de l’autre pour se déployer. Et l’autre n’est jamais neutre. Il arrive avec son histoire, ses peurs, ses loyautés invisibles. Il parle depuis un endroit qui n’est pas le mien. Et c’est précisément là que quelque chose se joue. Dans cette différence irréductible. Dans cet écart.
Apprendre ensemble ne signifie pas être d’accord. Cela signifie accepter que le réel se construise à plusieurs. Que ce que je ressens dit quelque chose de moi autant que de la situation avec l’autre. La conscience devient alors un acte d’humilité. Une posture. Je ne sais pas seul. Je sais avec. Et parfois grâce à ce qui me dérange.
Je vois aussi à quel point la solitude radicale appauvrit la conscience. Elle peut affiner certaines choses, approfondir le silence, clarifier des intuitions. Elle ne suffit pas. Sans l’autre, je tourne en rond dans mes propres raisonnements. Je recycle mes propres récits. Je renforce mes angles morts. L’autre introduit de l’inattendu. Il casse la boucle. Il force un ajustement. Même le conflit, lorsqu’il est traversé sans écrasement, devient un espace d’apprentissage partagé.
Cela me fait revoir la manière dont je regarde les relations. Elles ne sont plus seulement des lieux de plaisir ou de sécurité. Elles deviennent des laboratoires de conscience. Des terrains d’exploration. Chaque relation sérieuse, qu’elle soit amoureuse, amicale, professionnelle ou familiale, m’enseigne quelque chose sur ma manière d’être au monde. Ma capacité à écouter. À poser des limites. À rester présent quand l’inconfort monte. À ne pas me dissoudre. À ne pas attaquer. Même si j’ai le choix.
Apprendre ensemble implique aussi une responsabilité. Si ma conscience se construit avec l’autre, alors la façon dont je me présente au monde compte. Mes mots. Mes silences. Mes gestes. Je participe à la conscience collective autant que je la subis. Je ne suis pas seulement un observateur. Je suis un vecteur. Ce que je transmets, volontairement ou non, devient une partie de l’expérience de l’autre.
Je trouve cela profondément rassurant. La conscience n’est plus un idéal solitaire à atteindre. Elle est un processus vivant. Relationnel. Inachevé. Je n’ai pas besoin d’avoir tout compris pour être conscient. J’ai besoin d’être en lien. D’accepter d’apprendre encore. D’accepter que l’autre soit un maître involontaire. Parfois maladroit. Parfois blessant. Souvent précieux.
Finalement, penser que la conscience était uniquement personnelle était une illusion assez répandue. Une illusion séduisante. Elle flatte l’idée de maîtrise. Elle donne l’impression de pouvoir se sauver seul. Apprendre que la conscience se tisse à plusieurs remet de la modestie. Et de la tendresse aussi. Nous avançons ensemble. Même quand nous l’oublions. Même quand nous résistons. Même quand nous croyons être seuls.