Critiques
A collection of film and book reviews, written in French more than ten years ago when I was barely an adult. I probably was watching myself writing a bit much, but I still find something endearing in these ones.
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Don't touch me please (2010) - Shanti Masud
the world moves slower I find
L’art de la fugue : le désir propose, se répond à lui-même, s’emballe, se transforme, se dédit et se tait. L’amour, surtout, sans mots, se scande. Il est évoqué dans ses absences, ses croisements et ses fuites. Masud c’est Barthes. Une telle conscience des élans et des sentiments aboutit à la grâce. Une telle conscience des corps à la beauté. J’ai vu du cinéma pur, qui montre autant qu’il interprète.
Chez Shanti Masud, on ne propose pas un « paysage de l’amour » ou des « variations sur le désir » : parce que ce serait plat, ce serait chiant — ici chaque moment est un événement ; on se souvient des événements ; le cinéma, parce que reproductible, est si rarement événement (tour de force ou de magie ?).
Peut-être cela tient-il au fait que dans la parade amoureuse, la réalisatrice choisit de filmer l’un… que l’un, c’est soi ou l’autre… mais toujours moi dans l’équation. Je me souviens d’elle sur le pont / de moi sur la plage / de nous sur la piste de danse. Et alors, en voyant en écoutant Don’t touch me please, film qui commence par un big bang et finit par un crépuscule, j’ai vécu.
Un tel cinéma n’existe que dans les rêves.
Ce cher mois d'août (2009) - Miguel Gomes
Saudade et boutinade
Ici, Miguel Gomes filme comme il parle, parle comme il pense.
On se rencontre au mois de septembre, plein de souvenirs, et il me raconte ses derniers mois : les galères du tournage, les volontés manquées, les anecdotes. Ce n’est pas une discussion cadrée, bazardée en une heure, mais plutôt de ces discussions avec un ami proche : celles où l'on parle beaucoup, longtemps, où l'on s’ennuie parfois un peu, où l'on fredonne les airs qui nous passent par la tête, où l’on répète les choses qui nous ont beaucoup marqués. Alors parfois il m’embête un peu : son Adieu Philippine lusophone, moi, je n’y crois pas trop ; ses chansons m’agacent, je lui répète que je n’étais pas là. Mais je ne lui en veux pas, parce que c’est mon ami.
Et il filme comme il parle, et il parle comme il pense — et j’aime les mots, les voix, et j’aime les idées brutes, à peine formées. Alors ses images, à Miguel, me plaisent beaucoup. Ce cher mois d’août pourrait être un film sans dialogue, il serait toujours discours. Et on se laisse porter : il est de ces films qu’on ne voit bien que quand on est bien — quand notre rythme cardiaque est bas, notre température moyenne, bulle du cinéma. Hors du temps il y a ça : des amours de vacances, des anonymes qui dansent, des conversations insignifiantes.
Du point de vue du réalisateur, il y a la question de l’écart esthétique, non pas dans le sens que lui donne la critique littéraire, mais dans celui que lui donne l’expérience : écart entre le projet initial et le résultat final, petit interstice de lumière duquel jaillit l’art et la poésie. Ici cet écart est mis à profit, et puisque on ne donne pas à Gomes les sous pour réaliser sa fiction, il court la campagne en quête de celle qui existe déjà partout et de celle qu’il engendre lui-même avec sa caméra 16 mm : Paulo « Meunier », le chanteur de karaoké, le miraculé de Notre-Dame, et puis surtout cette foule de gens qui « joue » plus ou moins devant la caméra comme on le ferait sur un film de vacances. Finalement, cette première partie passée, le mélo mais lisse enfin réalisé est presque décevant. Le générique final n’en est que plus chouette.
Miguel ne me parle plus depuis cinq minutes. Nos verres sont aussi vides que l’endroit où nous nous trouvons, le cendrier témoigne des heures passées. On paye, on s’en va, on se quitte sans dire un mot. Fin de l’été.
The Grand Budapest Hotel (2014) - Wes Anderson
Sévices compris
Avant la séance, je revends des livres chez Gibert, ça pue, c’est long. Avec ce que je gagne, je m’achète deux livres de poche. Devant le cinéma, je ne sais pas où j’ai mis ma carte étudiante, je paye ma place cher, ça a intérêt à être bien. Il fait froid, je n’ai plus d’argent. Je m’installe, ça pue, c’est long. 5 minutes avant le début de la séance, trois femmes me demandent de me décaler et bouleversent mon équilibre : je ne suis plus centré, je ne suis plus isolé. Par ailleurs, celle qui s’est mise à côté de moi est une vieille conne de merde qui fait des bruits de bouches.
Pendant la séance, ça n’a plus d’importance. Avec Wes, je voyage d’époque en époque, j’aime d’amour ce concierge barré, j’aime d’amour ce lobby boy barré qui se dessine une moustache, j’aime d’amour Tilda Swinton, j’aime d’amour Adrian Brody, j’aime d’amour Willem Dafoe qui est formidable de cruauté, j’aime d’amour Jeff Goldblum dans sa fuite. Quand je vois Bill Murray, je pousse un petit « Oh » d’exclamation amoureuse qui dérange sûrement ma voisine (qui est une vieille conne de merde, rappelons-le). Bref, je n’ai pas envie d’exercer mon esprit critique sur ce film, parce que — vous l’avez compris — je l’aime d’amour. C’est vraiment désopilant, absolument ingénieux à chaque moment, incroyablement beau, construit. Les intrigues diverses convergent toutes vers un seul enjeu : le Grand Hôtel, qu’on finit aussi par aimer d’amour. Les scènes d’anthologie se comptent par dizaines. C’est cynique et joyeux, culotté et consensuel, systématique et surprenant. Juste avant la séance, je lisais ces mots dans la Psychanalyse du feu : « Aussi, cette action simple mais cachée, lourde de rêveries inconscientes, va se couvrir d’adjectifs, suivant la règle de l’inconscient : moins on connaît et plus on nomme. » Il faut beaucoup nommer The Grand Budapest Hotel, grand saut vers l'inconnu.
Après la séance, je suis sur les marches de la station Odéon. Le générique dans la tête, je danse un peu j’avoue. Dans le métro, la fille à côté de moi a un manteau rouge éclatant, une brosse à dents dépasse de la poche d’un type, un autre qui ressemble étrangement à Malcolm McDowell aspire la fin de son Mac Flurry comme si sa vie en dépendait. Dans le couloir, un grand barbu chante un air d’opéra en regardant ses textos. Le monde est beau, le monde était sûrement à la même séance que moi.
Mémoires sauvés du vent (1982) - Richard Brautigan
L'étang passe vite
Richard Brautigan. L’auteur ne paye pas de mine. Un croisement entre George Brassens et John Lennon, un soupçon du cowboy Marlboro pour le côté Yankee, et surtout beaucoup, beaucoup d’alcool. Rien à voir avec le narrateur de Mémoires sauvés du vent. Narrateur étrange s’il en est, puisque, la cinquantaine, il raconte sa vie d’enfant, à travers ses pensées d’enfant, grâce à ses mots d’adultes. Ce style inhabituel confère au court roman de Brautigan une aura unique. Si l’Amérique d’après-guerre est précisément restituée (un étang, des vieux fous, une station-service, des armes, du ketchup), ce sont les associations d’idées et les digressions de l’enfant-narrateur qui font l’ambiance. Et ses observations, images formidables et détonantes (« Le matin suivant, je me levai et m’habillai tout doucement, comme une souris qui enfile un Kleenex »). Son jeu avec le lecteur, aussi — notamment via une très jolie utilisation des notes de bas de page. Et puis un ton vraiment habile, rempli de nuances d’enfant, d’une tristesse débordante mais en rien prépondérante, d’un humour latent.
Jamais pesant, léger, et pourtant obscur, limite cynique. Ce gosse qui a cessé d’être un gosse en février 48 est bien un « drôle de gosse », et Brautigan, en couchant cette histoire (d’inspiration amplement autobiographique) sur le papier, réussit à faire de deux vers, brillante rengaine, une définition de son roman : « Mémoires sauvés du vent, poussières d’Amérique… »
After Life (1998) - Hirokazu Kore-eda
En semaine de fin prochaine
Dans After Life, Hirokazu Kore-eda a le mérite d'exploiter une idée riche en fantasmes et en suppositions : « que se passe-t-il lorsqu'on meurt ? »
Plutôt que de plonger directement dans un pathétique qui correspondrait pourtant au sujet, plutôt que d'imaginer un entre-deux manichéen et des personnages faisant pénitence, Kore-eda, curieux mélange entre un Kurosawa humaniste et un Gondry fantaisiste, propose sa vision d'un atelier pour mourir bien.
Le lieu, d'abord : ici point de paysage céleste ni de chérubin au second plan, point non plus de grand tribunal de conscience. Un vieux collège désaffecté, un gymnase gris et tout ce qu'il y a de plus ordinaire, une entreprise impersonnelle. Il y a toujours dans After Life une sorte d'espace où se confondent réel et irréel, et la froideur de l'endroit n'y est pas pour rien tant elle contraste avec le propos.
L'aspect documentaire, aussi, donne cette impression de réel. À chaque presque-mort, on demande de choisir un souvenir, un seul, puis à le filmer avant de l'emporter pour toujours. On apprend, en fouillant un peu, que de nombreux témoignages du films étaient improvisés par des amateurs, qui racontaient leurs propres souvenirs. En somme tout est fait pour que cette vision de l'après-mort (ou de l'après-vie, c'est selon) soit une réponse vraisemblable, possible. Aucun stéréotype n'est admis. Chacune des vingt-deux personnes apporte son lot d'étrangetés et de banalités, et le choix d'un souvenir précis, d'un seul souvenir à garder pour l'éternité est d'autant plus frappant pour le spectateur que ces souvenirs ne semblent pas écrits, mais vécus.
Les employés, les « fonctionnaires » de l'endroit, qui aident les morts à choisir un souvenir et à le réaliser, ces employés sont ici car ils n'ont pas pu ou n'ont pas voulu faire un choix. On le devine car ce sont les plus tourmentés ; on s'imagine que ces fonctionnaires ne sont pas tout à fait morts, ce sont ceux qui avaient encore des choses à vivre et n'ont pas eu le temps de voir le moment le plus marquant de leur vie.
En fin de compte, After Life est un film au discours extrêmement intime, propre à chacun des personnages qui passe de la vie à la mort. La mélancolie qui s'en dégage, pourtant, est absolument universelle, et le film mérite d'être vu, rien que pour se laisser emporter par la douce poésie nippone savamment composée par Kore-eda.