Zéro Janvier

Chroniques d'un terrien en détresse – Le blog personnel de Zéro Janvier

Hadès Palace est le sixième roman appartenant au cycle romanesque Le Rêve du Démiurge de Francis Berthelot.

Paris, début 1979. Maxime Algeiba est le mime-serpent, un jeune artiste au talent exceptionnel. Aussi est-il contacté par l'imprésario de l'Hadès Palace, demeure tentaculaire au luxe magnétique, palais prestigieux où les grands du monde se pressent pour assister aux représentations du gratin artistique international. Comment refuser pareille offre : un contrat au sein d'un lieu aussi mythique ? C'est un tremplin, une occasion inespérée. Pourtant, une fois logé dans les dorures du Palace, Maxime ne tarde pas à remarquer des faits étranges. Pourquoi ces hommes armés qui quadrillent théâtres et couloirs ? Et ce malaise qui pétrifie Maxime dès qu'il s'éloigne dans les jardins alentour ; cette terreur sourde qui paraît régner chez les artistes ; ou encore ces « trois cercles » évoqués à demi-mot par certains ? Des questions qui ne trouveront réponse qu'une fois percés les secrets du Palace.

Le roman met en scène Maxime Algeiba, le frère d’Ivan que nous avions suivi dans Le jeu du cormoran. Maxime a quitté le cirque familial pour entamer une carrière artistique comme mime et contorsionniste dans un petit cabaret parisien. Repéré par un agent, il accepte de rejoindre le mythique Hadès Palace. Maxime voit cela comme une opportunité inespérée, même si le lecteur se doute bien que cette chance peut vite se retourner et devenir un piège.

Hormis la présence de Maxime comme protagoniste, ce roman semble moins lié aux précédents, même si Constantin, dont nous suivions les derniers mois de la vie dans Le jongleur interrompu, est évoqué rapidement dans le récit. Par contre, la progression du cycle vers le fantastique se poursuit, on a désormais clairement dépassé les frontières de la littérature blanche.

Le résultat est très bon, avec ce récit autour de l’art, de la quête de la perfection et de l’immortalité, et de la perversion ou au contraire de la pureté des âmes humaines. J’ai hâte de découvrir où Francis Berthelot va nous mener dans les trois derniers romans du cycle.

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Nuit de colère est le cinquième roman appartenant au cycle romanesque Le Rêve du Démiurge de Francis Berthelot.

Le récit débute en 1978, dans les Monts du Cantal. Kantor, jeune garçon de douze ans, est le seul survivant du suicide collectif des membres l’Ordre du Fer Divin, qui se sont immolés avec leur gourou, le propre père de l’enfant rescapé. Ce père que se faisait appeler Fercaël, nous l’avons connu sous le nom de Laurent Ferrier, le garçon qui tourmentait Olivier dans le premier roman du cycle, L’ombre d’un soldat.

Recueilli par sa tante Muriel, désormais comédienne de théâtre que l’on avait recroisée dans Mélusath, Kantor vit une adolescence difficile et solitaire, d’autant qu’il a hérité de son père un étrange pouvoir, celui de pouvoir lire et d’influencer les pensées des personnes dont il croise le regard.

Au collège, Kantor rencontre Octave, un camarade qui lui offre son amitié et qui semble aussi tourmenté que lui. Octave vit en effet dans l’ombre de son père, un des philosophes les plus célébrés du moment, et présente un affinité étrange avec le froid et la glace.

Francis Berthelot signe ici un roman absolument sublime sur le pouvoir et a violence, sur l’hérédité, et sur la dépression. Il le fait dans un style qui mêle poésie et dureté, avec un talent remarquable pour introduire des motifs issus du fantastique dans un récit presque réaliste.

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Le jeu du cormoran est le quatrième roman appartenant au cycle romanesque Le Rêve du Démiurge de Francis Berthelot.

La fresque se poursuit puisqu’on retrouve des personnages déjà croisés dans les romans précédents : Ivan Algeiba, que l’on avait aperçu jeune garçon de cirque dans Le jongleur interrompu et qui est désormais un jeune homme ; Tom-Boulon, le régisseur du théâtre du Dragon, et Katri, l’ancienne actrice qui a retrouvé sa passion pour le chant, que l’on vient tous deux de quitter dans le roman précédent, Mélusath ; et ce cormoran qui donne son titre au roman, serait-il la réincarnation de Constantin, le jongleur qu’Ivan adorait et qui croyait si fort à la légende de l’île mythique où les âmes défuntes renaissent en oiseaux ?

On découvre également d’autres personnages, comme Moa-Toa, jeune asiatique androgyne, au sexe indéterminé, et un mystérieux inconnu aux yeux d'un bleu de métal qui semble pourchasser Ivan et faire appel à ses pires passions.

Le récit se déroule en 1974. Ivan quitte le cirque où il a passé son enfance et son adolescence et fait la connaissance de Moa-Toa et de Tom-Boulon. Guidés par le cormoran, ils vont accomplir un voyage depuis les Landes jusqu’à Paris, puis en Finlande. Les étapes et la destination permettront à chacun d’affronter leur passé et, peut-être, de trouver des réponses aux questions qu’ils se posent.

Dans la lignée des trois premiers romans, Francis Berthelot propose un récit sensible, empreint de symbolisme, avec une touche de fantastique qui s’affirme à chaque roman.

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Mélusath est le troisième roman appartenant au cycle romanesque Le Rêve du Démiurge de Francis Berthelot.

Si les deux premiers romans appartenaient à la littérature blanche et pouvaient sembler indépendants l'un de l'autre, celui-ci introduit une touche plus fantastique et commence à relier les romans les uns aux autres. Ainsi, on retrouve dans Mélusath des personnages déjà présents dans Le jongleur interrompu et surtout dans L'ombre d'un soldat. La fresque commence doucement à prendre forme.

Le récit se déroule dans le milieu du théâtre parisien, en 1970. Le Théâtre du Dragon est en difficulté, accumulant les échecs critiques et publics. La prochaine pièce, inspirée du mythe grec des Atrides, pourrait être la dernière.

On suit plus particulièrement trois personnages : Wilfried, le directeur allemand du théâtre et metteur en scène allemand ; Katri, l'actrice principale dont l'âge l'oblige à un tournant dans sa carrière ; Gus, un peintre et décorateur qui a perdu la mémoire.

Francis Berthelot offre à nouveau un très joli roman, tragique et puissant. Si tout le cycle est au niveau des trois premiers romans, cela promet de grandes choses !

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Le jongleur interrompu est le deuxième roman appartenant au cycle romanesque Le Rêve du Démiurge de Francis Berthelot.

Le récit se déroule dans un port de pêche du Finistère, au milieu des années 1960. Un cirque arrive et s'installe quelques jours, mené par un jongleur malade qui rêve de voir une île mythique située au large de ce village côtier avant de mourir. Il se lie avec un adolescent épileptique qui vit isolé, détesté par son grand-père et traité comme l'idiot du village.

Francis Berthelot a décidément une très jolie plume, capable en quelques pages de décrire un décor et des personnages comme le ferait un peintre. Si j'ai peut-être été légèrement moins sensible à ce récit qu'à celui de L'ombre d'un soldat, j'ai malgré tout trouvé très bon ce roman envoutant.

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Le Rêve du Démiurge est un cycle romanesque de Francis Berthelot, composé de neuf romans publiés en l'espace d'une vingtaine d'années, entre le milieu des années 1990 et celui des années 2010. Il a pour particularité de commencer en littérature blanche avant de basculer clairement dans le fantastique.

L'ombre d'un soldat est le premier roman de ce cycle. Il nous plonge dans l'enfance et l'adolescence d'Olivier, dans une petite ville de la France des années 1950. La ville est tiraillée par des secrets et des rancoeurs, l'ombre de la guerre est encore très présente.

Cette ambiance est parfaitement rendue par Francis Berthelot, qui nous permet de suivre les pas d'Olivier, un héros tourmenté par le silence et les non-dits. Son père était prisonnier de guerre en Autriche, et sa mère a été tondue à la libération après avoir eu une relation avec un soldat allemand. Tout cela, Olivier l'ignore d'abord mais le devine.

Le roman est court mais je l'ai trouvé absolument sublime. Son héros n'est pas parfait mais parfaitement humain, aussi tourmenté que la France d'après-guerre.

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Est-ce que je vous ai déjà dit tout le bien que je pense des travaux et des livres du sociologue Bernard Lahire ? J'enchaine en tout cas un cinquième livre de lui en un mois, et je ne m’en lasse pas. Cette fois, il s’agit de Enfances de classe, sous-titré De l'inégalité parmi les enfants, qu'il a dirigé en collaboration avec une quinzaine de sociologues à la suite d'une grande enquête menée entre 2014 et 2018 auprès d'élèves en grande section d'école maternelle. Ce pavé qui restitue les résultats de cette enquête et en tire des enseignements a été publié en 2019 au Seuil.

Naissons-nous égaux ? Des plus matérielles aux plus culturelles, les inégalités sociales sont régulièrement mesurées et commentées, parfois dénoncées. Mais les discours, qu'ils soient savants ou politiques, restent souvent trop abstraits. Ce livre relève le défi de regarder à hauteur d'enfants les distances sociales afin de rendre visibles les contrastes saisissants dans leurs conditions concrètes d'existence.

Menée par un collectif de 17 chercheurs, entre 2014 et 2018, dans différentes villes de France, auprès de 35 enfants âgés de 5 à 6 ans issus des différentes fractions des classes populaires, moyennes et supérieures, l'enquête à l'origine de cet ouvrage est inédite, tant dans son dispositif méthodologique que dans ses modalités d'écriture, qui articulent portraits sociologiques et analyses théoriques. Son ambition est de faire sentir, en même temps que de faire comprendre, cette réalité incontournable : les enfants vivent au même moment dans la même société, mais pas dans le même monde.

Rendre raison des inégalités présentes dans l'enfance permet dès lors de retracer l'enfance des inégalités, autrement dit leur genèse et leur influence sur le destin social des individus. En donnant à voir ce qui est accessible aux uns et inaccessible aux autres, évident pour certains et impensable pour d'autres dans des domaines aussi différents que ceux du logement, de l'école, du langage, des loisirs, du sport, de l'alimentation ou de la santé, cet ouvrage met sous les yeux du lecteur l'écart entre des vies augmentées et des vies diminuées. Il éclaire les mécanismes profonds de la reproduction des inégalités dans la société française contemporaine, et apporte ainsi des connaissances utiles à la mise en œuvre de véritables politiques démocratiques.

L’ouvrage est composé de 3 grandes parties :

La première partie fixe le cadre, les objectifs et la démarche méthodologique de l’enquête. C’est une sorte de passage obligé, mais qui n’est pas dénué d’intérêt.

La deuxième partie, la plus longue, détaille 18 portraits d’enfants, six issus des classes populaires, six issus des classes moyennes, et six issus des classes supérieures. L’éventail est large, et il est difficile de rester insensible en lisant certains portraits, en particulier ceux concernant des enfants des classes populaires les plus précaires, surtout quand on les compare à ceux des familles les plus favorisées.

La troisième partie analyse et compare les constats faits pendant l’enquête et en tire des enseignements sociologiques sur différentes thématiques : logement ; stabilité professionnelle et disponibilité parentale ; rapport à l’argent ; rapport à l’école ; obéissance et esprit critique ; langage ; lire et parler ; loisirs et culture ; sport ; et enfin vêtements, alimentation et santé.

Le livre s’achève sur une belle conclusion de Bernard Lahire, en deux temps : il prend d’abord un peu de recul pour aborder la question des inégalités sous un angle presque anthropologique ; il propose ensuite de ne pas s’arrêter au constat et appelle nos gouvernants à lutter véritablement contre ces inégalités sociales dès l’enfance.

Si ce livre est un gros pavé et peut sembler intimidant, je ne peux que le recommander chaudement à toutes celles et tous ceux qui veulent voir notre société en face, à travers la vie de gamins et gamines de cinq ou six ans. C’est une plongée sans filtre dans les conditions matérielles d’existence de futurs adultes dont l’avenir n’est peut-être pas encore totalement écrit, mais aux chances déjà bien inégales.

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J'aime décidément beaucoup les travaux du sociologue Bernard Lahire, dont je découvre actuellement quelques unes des oeuvres, sur des thématiques différentes mais qui témoignent tous d'une approche méthodologique et presque épistémologique que j'apprécie.

Ici, Bernard Lahire s'intéresse à l'écriture littéraire. Dans cet ouvrage publié en 2006, il fait la synthèse d'une enquête sociologique menée auprès d'écrivains attachés d'une manière ou d'une autre à la région Rhône-Alpes, à travers un questionnaire adressés à plusieurs centaines d'écrivains, suivi d'entretiens avec certains d'entre eux.

En mettant au jour leurs conditions d'existence sociales et économique, cette enquête exceptionnelle permet de pénétrer les aspects les plus concrets du travail de dizaines d'écrivains contemporains.

Bien que les écrivains soient l'objet d'une grande attention publique, force est de constater qu'on les connaît en réalité très mal. Faute d'enquêtes sérieuses, on se contente bien souvent de la vision désincarnée d'un écrivain entièrement dédié à son art. Et l'on peut passer alors tranquillement à l'étude des textes littéraires en faisant abstraction de ceux qui les ont écrits. Ce livre fait apparaître la singularité de la situation des écrivains. Acteurs centraux de l'univers littéraire, ils sont pourtant les maillons économiquement les plus faibles de la chaîne que forment les différents “professionnels du livre”.

À la différence des ouvriers, des médecins, des chercheurs ou des patrons, qui passent tout leur temps de travail dans un seul univers professionnel et tirent l'essentiel de leurs revenus de ce travail, la grande majorité des écrivains vivent une situation de double vie : contraints de cumuler activité littéraire et “second métier”, ils alternent en permanence temps de l'écriture et temps des activités extra-littéraires rémunératrices. Pour cette raison, Bernard Lahire préfère parler de “jeu plutôt que de “champ » (Pierre Bourdieu) ou de “monde” littéraire (Howard S. Becker) pour qualifier un univers aussi faiblement institutionnalisé et professionnalisé. Loin d'être nouvelle, cette situation de double vie – dont témoignaient Franz Kafka et le poète allemand Gottfried Benn – est pluriséculaire et structurelle.

Et c'est à en préciser les formes, à en comprendre les raisons et à en révéler les effets sur les écrivains et leurs œuvres que cet ouvrage est consacré. Il permet de construire une sociologie des conditions pratiques d'exercice de la littérature. En “matérialisant” les écrivains, c'est-à-dire en mettant au jour leurs conditions d'existence sociales et économiques, et notamment leur rapport au temps, il apparaît que ni les représentations que se font les écrivains de leur activité ni leurs œuvres ne sont détachables de ces différents aspects de la condition littéraire.

La démarche de Bernard Lahire est clairement matérialiste, ce qui est très positif de mon point de vue. Il ne s'agit pas de s'intéresser seulement à la vie littéraire des auteurs et à leurs oeuvres, mais de développer ce que l'auteur décrit comme une “sociologie des conditions pratiques d'exercice de la littérature”.

Ainsi, la notion de “second métier” est centrale dans l'ouvrage, avec tout ce que cela entraîne pour les dispositions mentales et les conditions pratiques pour les écrivains : stabilité ou précarité professionnelle et financière, statut social, gestion et répartition du temps entre les activités professionnelles, privées, sociales, littéraires et extra-littéraires (interventions publiques, salons, ateliers d'écriture, etc.)

Si je devais émettre un seul bémol, ce serait pour la partie centrale qui est composée de portraits de nombreux écrivains : si l'organisation par occupation ou non d'un second métier, et par typologie de métiers (enseignement, journalisme, culture, etc.) permet de suivre un raisonnement logique et de repérer les invariants et les spécificités, l'ensemble est parfois répétitif et rébarbatif.

Malgré tout, ce livre est passionnant et réussit à mon avis à traiter la question de l'écriture et du “métier” d'écrivain avec les outils scientifiques et conceptuels de la sociologie.

Pour finir, je dois avouer que ce livre qui décrit de façon réaliste la “condition littéraire” aurait tout pour me décourager, mais il a au contraire réveillé mon envie d'écrire de nouveau. Le plus gros souci, central dans l'ouvrage, c'est la place que doit prendre l'écriture dans une vie déjà bien remplie. Travaillant à temps plein, prendre du temps pour l'écriture se ferait forcément au détriment d'autres activités, la première étant aujourd'hui la lecture. Pour moi, le dilemme est donc le suivant : lire ou écrire ? La réponse est évidemment “les deux”, mais dans quelle proportion ?

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La Grâce politique du monastère, sous-titré Une utopie pour notre temps, est un essai du journaliste indépendant Timothée de Rauglaudre, publié en avril 2025 au Seuil.

Dans notre monde capitaliste, où les régimes autoritaires se multiplient et les crises écologiques s’amplifient, cet essai propose d’envisager la vie dans les monastères comme une utopie en acte, riche d’enseignements politiques. Si les traditions monastiques naissent d’une « fuite du monde », elles ne lui sont pas pour autant hermétiques. Depuis les Pères et Mères du désert en Orient, puis saint Benoît de Nursie en Occident, elles témoignent même à travers les siècles qu’un mode alternatif d’existence est possible.

C’est à la recherche de ces expériences politiques que l’auteur est parti, au cours d’une enquête à la fois historique et contemporaine auprès d’hommes et de femmes de diverses communautés, du Tarn à l’Isère.

Que signifie, concrètement, mettre ses biens en commun et renoncer à la propriété privée ? Ou encore participer à l’exercice d’un pouvoir délibératif ? La sobriété écologique a-t-elle à apprendre des monastères ? Quelle valeur acquerrait le travail s’il était apprécié indépendamment de sa productivité, comme c’est le cas pour les moines et les moniales ? Quelles perspectives ouvre, dans le contexte de la « crise migratoire », l’hospitalité inconditionnelle qu’ils et elles offrent ?

Autant de pratiques que jamais l’auteur ne pose en modèles, mais dont il montre la fécondité et la puissance libératrice.

J'ai découvert ce livre grâce à un entretien que son auteur avait accordé il y a quelques mois à l'historien Julien Théry dans une émission sur Le Média. Sans cela, je serais peut-être passé à côté, tant son sujet peut sembler éloigné de mes préoccupations habituelles. Heureusement, l'angle choisi par l'auteur, tel qu'il était présenté lors de l'entretien, a attiré ma curiosité. Je dis “heureusement”, car j'ai trouvé cette lecture passionnante et éclairante.

Dans cette enquête, Timothée de Rauglaude propose de considérer le monastère, non pas comme un modèle à suivre, mais comme une source de réflexion sur notre société moderne capitaliste d'inspiration pour nos luttes et nos résistances. Pour cela, il retrace l'historique du monachisme, principalement chrétien, et présente des expériences contemporaines dans des monastères qu'il a eu l'occasion de visiter.

L'auteur aborde plusieurs thématiques : – l'organisation sociale à la fois horizontale (tous les moines ou moniales ont “voix au chapitre”) et verticale (avec l'autorité dite servile de l'abbé, souvent élu par ses pairs) – le refus de la propriété individuelle et la mise en commun des possessions – le rapport au travail, libéré des considérations de performance et d'efficacité – l'hospitalité et le rapport à “l'étranger” (au sens large) – l'écologie, le rapport au territoire et aux limites – la paix et le rapport aux conflits – l'articulation entre lutte et contemplation

Timothée de Rauglaudre ne cache pas qu'il est croyant, converti au catholicisme depuis quelques années, tout en étant engagé dans des luttes d'émancipation sociale. Cela se ressent évidemment, avec de multiples références au texte biblique et à la tradition chrétienne, à laquelle j'ai été assez hermétique. Cela ne m'a pas empêché de trouver ce livre passionnant et enrichissant, à la fois pour ma culture personnelle et comme source de réflexion en tant que citoyen engagé.

J'ai trouvé que tout au long du livre l'auteur fait un excellent travail pour articuler les aspects religieux et politiques, à faire le lien entre ce qui relève d'une part de la religion, de la foi, et d'autre part des enseignements que des militants peuvent en tirer.

Si je peux me permettre ce jeu de mots, ce livre a été pour moi une divine surprise. L'athée que je suis, qui n'a pas reçu d'éducation religieuse, aurait pu passer complètement à côté de ce livre, et cela aurait été dommage car c'est une très belle porte d'entrée vers des réflexions particulièrement riches.

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Après avoir lu et apprécié L'Allemagne de Weimar : 1919-1933 de Christian Baechler grâce au dernier livre de Johann Chapoutot, j'ai poursuivi ma découverte de ses recherches sur l'histoire allemande avec ce pavé : La trahison des élites allemandes (1770-1945), publié en 2021 chez Passés Composés.

Comment et pourquoi une élite cultivée a-t-elle abdiqué face au nazisme ? C’est la réponse à laquelle un des plus grands spécialistes de l’Allemagne répond dans ce livre.

Christian Baechler trace l’itinéraire ignoré d’une bourgeoisie culturelle méconnue de la fin du XVIIIe siècle à la Seconde Guerre mondiale. Le parlement de Francfort de 1848-1849 marque l’apogée de son influence politique, qui décline dans l’Allemagne bismarckienne. Confrontée au développement de la société industrielle, elle subit une « crise existentielle » qu’elle surmonte par le nationalisme. Accentué par la défaite de 1918, par une flambée d’antisémitisme et par la crise des années 1930, ce nationalisme devient raciste. Ce sont des conditions favorables à une adhésion au national-socialisme pour certains ou au retrait dans l’abstention ou l’indifférence pour la plupart. Toutes les conditions étaient réunies pour qu’elle se compromette dans l’entreprise hitlérienne.

Voici la fresque totale, fascinante et apocalyptique de l’effondrement d’une des élites les plus prometteuses de l’ère moderne.

Christian Baechler tente de répondre, en tant qu'historien, à cette question : “Comment et pourquoi une élite cultivée a-t-elle abdiqué face au nazisme ?”. Pour cela, il relate l'évolution de la bourgeoisie culturelle allemande de la fin du XVIIIe siècle jusqu'en 1945, de l'humanisme des Lumières jusqu'à la complicité voire l'enthousiasme coupable face au nazisme.

L'ouvrage est organisé en 4 grandes parties chronologiques, chacune des parties étant ensuite de chapitres chronologiques ou thématiques. À défaut d'un résumé détaillé dont je serais bien incapable, en voici un aperçu à travers une version synthétique de la table des matières :

La bourgeoisie culturelle : formation et idéal culturel d'un nouveau groupe social (1770-1820/1830) Chapitre 1 – La formation d'un nouveau groupe social : la « bourgeoisie culturelle » (1770-1830) Chapitre 2 – L'idéal de la Bildung néo-humaniste Chapitre 3 – Le nouveau concept de Bildung et la société : les réformes de l'enseignement en Prusse (1807-1815)

La bourgeoisie culturelle et le mouvement libéral et national (1815-1871) Chapitre 4 – Libéralisme et réaction : du congrès de Vienne à la révolution de 1848-1849 Chapitre 5 – La bourgeoisie culturelle et l'unité allemande (1850-1871)

La bourgeoisie culturelle : crise d'identité et pessimisme culturel (1870-1918) Chapitre 6 – Expansion numérique et diversification de la bourgeoisie culturelle Chapitre 7 – La crise du libéralisme et la marginalisation politique de la bourgeoisie culturelle Chapitre 8 – Critique de la civilisation et « pessimisme culturel » Chapitre 9 – L'aspiration des élites intellectuelles à la direction morale de la nation (1914-1918)

La crise de la bourgeoisie culturelle (1919-1945) Chapitre 10 – L'évolution du groupe social de la bourgeoisie culturelle Chapitre 11 – La bourgeoisie culturelle face à la démocratie de Weimar (1919-1933) Chapitre 12 – Une hégémonie culturelle menacée (1919-1933) Chapitre 13 – La bourgeoisie culturelle et le nazisme (1933-1945)

Le texte très dense mais absolument passionnant du début à la fin. Le sujet peut sembler très spécialisé, mais à travers l'évolution de la bourgeoisie culturelle allemande, Christian Baechler nous propose une histoire du libéralisme, des espoirs qu'il a suscités, des intérêts qu'il a servis, des échecs qu'il a provoqués, et des compromissions dans lesquels il s'est vautré. L'auteur est probablement un peu moins sévère que moi, mais c'est ainsi que j'ai interprété le récit qu'il a fait de cette histoire des élites allemandes entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XXe.

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